|
|
BERNARD MICHEL
CARLOS FRANÇA
17/01/2026
Entre Scène et Toile : L’Univers de Bernard Michel
L’activité de Bernard Michel en tant que peintre au cours des quinze dernières années se concentre sur l’interaction entre la peinture, la scénographie et l’intégration de textures, explorant la relation entre la rigidité géométrique et les éléments plus courbes et fluides. Son travail récent continue de se concentrer sur la trame, le rythme des formes et la vibration des couleurs, incorporant souvent des tissus japonais dans ces compositions. La série picturale “Mandorles” (exposition dans les années 90) et les reliefs des années 90 ont été cruciaux pour son parcours, car ils ont introduit des éléments courbes et lumineux qui brisent la stabilité de la grille et du cube, une dichotomie qui se maintient dans son œuvre actuelle. Cette série a permis d’établir son langage visuel, où l’abstraction géométrique est mise en tension par des formes organiques et la lumière.
Au cours des quinze dernières années, sa peinture a été décrite comme la peinture en scène, reflétant sa formation et sa carrière de scénographe pour le théâtre, la danse et l’opéra. Des expositions récentes, telles que “Sonates et autres scènes” à Perpignan, soulignent cette fusion, montrant comment sa pratique évolue entre l’abstraction, la référence à l’objet et l’intervention dans l’espace.
La décomposition de la lumière lui permet d’explorer l’expérience esthétique de la trame et de la grille qui ont toujours jalonné son travail sans oublier aussi les actes de coller, croiser et déchirer qui sont très présents dans son travail.
Bernard Michel crée une espèce de “rayonisme” [1] (à l’instar du mouvement pictural fondé par Mikhail Larionov et Natalia Gontcharov vers 1909) qui dépeint les objets par les rayons lumineux qui en émanent et s’entrecroisent résultant des formes dynamiques basées sur la lumière, l’énergie et la couleur. Les peintures de Bernard Michel sont des compositions abstraites composées de lignes angulaires colorées qui se croisent, donnant surtout une sensation d’énergie et de vibration. Il y a des travaux qui se concentrent sur des faisceaux de lignes colorées qui suggèrent le mouvement de la lumière, en mettant l’accent sur la couleur et le dynamisme. L’artiste donne ainsi naissance à des formes spatiales intangibles.
La couleur n’est pas une simple parure, elle est même l’essence du fil lumineux. Elle définit, chez Bernard Michel, l’intensité, la direction de la tension de la composition. En entrelaçant des faisceaux de couleurs contrastées, le peintre construit une structure dynamique, dépassant la dimension physique des objets et de la réalité extérieure. Comme dans un textile précieux c’est l’accumulation et l’entrecroisement de ces touches colorées qui fait naître l’éclat. On peint pas l’objet, mais on le fait apparaître à travers la couleur de la lumière, créant ainsi une atmosphère vibrante où le sujet semble se dissoudre dans sa propre aura. En résumé, dans la peinture de Bernard Michel, tisser la lumière comme une trame de lignes embrouillées, c’est orchestrer la collision des scintillements pour transformer la matière picturale en un champ de forces colorées.
Entretien par Carlos França
::::

Bernard Michel à l'exposition Sonates et autres scènes, 2021. A cent mètres du centre du monde, Perpignan. © Bernard Michel, photo ACMCM.
CF : Vous avez consacré des décennies à la scénographie pour le théâtre, l’opéra et la danse. Comment la gestion de l'espace tridimensionnel et le mouvement scénique ont-ils influencé la composition bidimensionnelle de vos peintures ? La peinture est-elle pour vous une scène où les formes prennent vie ?
BM : Les espaces qui m’ont toujours entouré comme le Palais de Versailles où j’ai passé mon adolescence, le Maroc mon enfance. C’est aussi mes différents ateliers dans lesquelles j’ai travaillé. Tous ces lieux particuliers ont joué dans l’organisation marqués par la présence de la trame du plancher et de la fenêtre. Dans mes premiers projets de scénographe, c’est aussi la fenêtre et le plancher dans un geste tramé et pictural. Comme exemple Le château de Barbe Bleu au Théâtre du Châtelet de Paris, le décor était une trame régulière et lumineuse qui évoluait selon les rythmes des différentes scènes de l’opéra. Les tableaux qui se réalisaient en même temps dans mon atelier, interrogeaient aussi cette trame et la tension de la ligne, sous une forme de reliefs les Mandorles en plâtres blanc. Dans le premier acte de Carmen on retrouve ce même tableau blanc des Mandorles en caisson très grand de lumière qui se brise à l’entrée de Carmen pendant tout l’acte pour finir en constellations. Carmen ébranle le tableau comme elle crée un séisme par sa simple présence. La scénographie, en rapport avec le livret et la musique, ont permis de montrer ces successions de plans dans mon approche de plasticien.
.jpg)
Carmen, 1996 e 1998, Opéra de Lyon e Opéra comique de Paris. Cenógrafo: Louis Erlo - Bizet/Nagano.
Aussi l’échelle de la scénographie m’offre d’être confronté à des univers plus vastes, qui après rentrent en jeu dans mes séries picturales. Cela se voit très bien dans le film Point-Ligne-Plan créé en 2002. C’est un moment clef parce qu’il montre pendant 52 minutes la métamorphose qui se produit dans mes réalisations picturales et scénographiques. (Il a été projeté pour un ballet à Genève en 2003)
CF : Comment sélectionnez-vous votre palette? Recherchez-vous une harmonie spirituelle ou utilisez-vous la couleur comme un élément de routine pour mettre en valeur l’« esprit scintillant » de chaque forme ou couleur?
BM : La couleur de ma palette vient de ma formation à l’école des arts décoratifs de Paris, cinq ans ça marque ! Quel apprentissage incroyable et quelle chance: des cours d’histoire de l’art avec Michel Ragon…merveilleux conteur de l’architecture contemporaine. Les cours de couleurs autour des artistes comme Malevitch, Kandinsky, Miro, Kupka et bien d’autres maîtres abstraits restent comme des points forts inoubliables, et l’atelier de peinture de Zao Wou-Ki où nous travaillons à partir de modèles vivants.
Ces couleurs j’ai fini par les soumettre à la pesanteur en les laissant couler sur différents supports comme on peut le voir dans le film Point-Ligne-Plan ou dans la série des Fonds Noires.
Mais aussi en aplat gouaché ou lumineux à la manière du vitrail, je ne veux pas avoir une couleur préférée, j’aime faire cohabiter toute la gamme chromatique de la lumière. Elle peut être appliquée à l’huile dans mes débuts, à l’acrylique, mais surtout à la gouache ma favorite avec son velouté mat qui couvre même des grandes toiles comme la série des Meules.
CF : Tout au long de votre carrière, vous avez côtoyé des acteurs, des danseurs, des costumiers et des metteurs en scène. Y a-t-il eu un contact particulier ou un travail artistique en dehors des arts plastiques qui a radicalement changé votre perception de ce que doit être la peinture ?
BM : Je ne sais pas ce qui peut changer la peinture. J’ai essayé de l’exprimer dans différentes questions.
CF : Pour un artiste attentif au rythme, les voyages sont fondamentaux. Au-delà de l'héritage marocain, quels autres paysages ou musées à travers le monde ont laissé une empreinte indélébile sur la grammaire visuelle que vous utilisez aujourd’hui ?
BM : Les voyages, j’en ai fait beaucoup grâce aux tournés des spectacles. Deux pays m’interpellent :
L’Italie pour sa peinture de la Renaissance et le Japon contemporain que je redécouvre à travers les tissus et les papiers. J’ai réalisé une série de collages Les Archéologies en découpant des échantillons de tissus que j’avais ramené du Japon, que j’ai entremêlé dans des découpages de papiers de mes travaux antérieurs qui étaient restés dans mes cartons.
Actuellement j’ai une exposition au centre Culturel Andrée Chedid de la ville Issy les Moulineaux sur la couleur et le Japon où je montre des collages mais aussi le film Point-Ligne-Plan par rapport à la trame et au tissage. C’est un parcourt sur plusieurs périodes de mon travail, le fil conducteur de cette exposition se retrouve à travers les collages japonais, les toiles des Fonds noirs (2009), et Les passions (série entamée vers 2020-2021) qui créent une ligne de tissage qui est reliée par la couleur mais aussi par la trame qui constitue cette histoire.

Les fonds Noirs, 2008. Acrylique sur toile (collection privée), 150 x 150 cm.
CF : Quelles ont été les meilleures et les pires expositions que vous avez vues à Paris en 2025 ?
BM : L’exposition que je ne trouve pas intéressante est actuellement au Grand Palais, c’est l’exposition monumentale d’Eva Jospin. C’est une scénographie où le spectateur se promène dans une architecture de carton autour du thème de la forêt qui lui est cher mais aussi au milieu de ruines romaines sous forme de colonnes et de mausolées détruits. Ça reste un émerveillement qui chasse peut être le quotidien de la rue mais sans aucun contenu.
La meilleur c’est l’exposition de Gerhard Richter à la Fondation Louis Vuitton qui présente une rétrospective de l’artiste dans les différents stades de sa vie de peintre. De pouvoir parcourir de tableau en tableau les évolutions du gris à la couleur, de la figure à l’abstraction, du plus petit au plus grand, de la toile au verre…c’est un tourbillon d’engagement politique, historique et pictural qui m’interpelle.
CF : Ayant toujours vécu à Paris, ville historiquement centrale dans la vie artistique et culturelle, on pourrait dire que la proximité avec la création et l’innovation y est presque naturelle. Pensez-vous que Paris demeure un pôle incontournable ou estimez-vous que ce rôle s’est déplacé vers d’autres capitales comme Londres, New York, Berlin, Milan, Tokyo ou São Paulo ?
BM : Paris reste pour moi une ville merveilleuse et c’est en connaissance de cause que je choisis cette ville, j’ai beaucoup voyagé et Paris est d’une richesse inégalable par sa taille, son histoire, son architecture… Elle se parcourt à pied, et c’est à chaque fois un enchantement, même sous la brume, la neige. Son ciel est tellement parlant sur les façades des immeubles, entre les rues. La vue dégagée de mon atelier, m’a inspiré pour un film que j’ai réalisé sur la musique de Bach Contrepoint. Je me suis laissé inspirer par des traînées blanches des avions pour créer un film numérique de 52mn pour le ballet très inspirants pour la création. L’architecture contemporaine la plus osée malgré les années reste Beaubourg (Centre Pompidou) avec ses couleurs vives dans le quartier le plus ancien du Marais. La rénovation discrète de la bourse du commerce par Tadao Ando avec cette idée grandiose du cercle dans le cercle et une belle réussite pour les expositions… A côté, l’espace des Halles reste une catastrophe incompréhensible. Ce n'est vraiment rien ! Heureusement que l’église de St. Eustache est toujours là, pour préserver par sa présence solennelle la beauté de cette ville.
CF : Une dernière question pour conclure : quels sont les artistes que vous appréciez le plus ou qui, d’une certaine manière, ont influencé votre travail ? Et, par ailleurs, connaissez-vous des artistes portugais ?
BM : Les artistes qui ont influencés mon histoire d’artiste plasticien sont multiples, c’est toujours surprenant de découvrir bien plus tard des influences que je nommerai sourdes, c’est-à-dire qui s’infiltrent en vous, sans savoir qu’un jour elles resurgiront, mais qui après réflexions, deviennent plus évidentes. J’ai depuis de nombreuses années toujours fait des collages de papiers découpés par jeu, par passion. Un jour dans une exposition, je tombe en arrêt devant des collages de Kurt Schwitters que j’avais tant aimé à une époque et que j’avais oublié. Comme à l’exposition Kandinsky et la musique, à la Philharmonie de Paris, je prends conscience que ce sont les fixés sous verre qui m’interpellent, dans cette technique très populaire des pays de l’est, et que j’ai aussi pratiqué sans les montrer. Je fais souvent référence à un artiste à travers le titre d’une série comme « Les meules » pour Monet, et bien sur le titre du film Point-Ligne-Plan déjà cité…
Pour les artistes portugais, je ne peux pas oublier Vieira da Silva qui a utilisé la trame comme vecteur essentiel de son approche picturale. Je me souviens d’avoir visité avec émotion la chapelle de l’ambassade de France à Lisbonne.
Et aussi Fernando Pessoa qui a toujours été présent dans ma vie puisque mon ami interprète souvent la grande Ode Maritime dont j’ai réalisé l’affiche.
A Paris, j’ai une amie, Sílvia Hestnes, qui aquarelle des papiers d’un seul geste, il émane de ces traces colorés une tension délicate et émouvante.
:::
Notes
[1] Dans le contexte du rayonisme, l’acte de peindre peut-être perçu comme un véritable tissage de l’immatériel, où le pinceau ne trace plus des contours d’objets, mais entrelace des fils/lignes de pure énergie. Comme disait Larionov, à la suite de Kandinsky, “l’art ne doit pas simplement représenter le monde visible, mais aussi révéler les formes invisibles qui le façonnent”.
:::
Bernard Michel (né en 1954 au Maroc) est un peintre et scénographe parisien dont le travail s’inscrit à la croisée de la peinture et de l’espace scénique. Nourrie par son expérience de la scénographie, sa pratique picturale accorde une place centrale à la composition, à la couleur et à la lumière. Ses œuvres développent un langage visuel sensible et poétique, où la perception, le rythme et la présence des formes dans l’espace jouent un rôle essentiel. À travers cette approche transversale, Bernard Michel interroge les relations entre couleur, espace et regard.
Bernard Michel a été un ancien élève du peintre sino-français Zao Wou-Ki à l’ENSAD et a aussi travaillé régulièrement comme scénographe, notamment avec les metteurs en scène Jean-Pierre Vincent, Klaus Michael Grüber, Stéphane Braunschweig, Luc Bondy ou Marie-Louise Bischofberger aussi qu’avec les chorégraphes Blanca Li et Roland Petit ou encore avec les peintres Gilles Aillaud, Eduardo Arroyo, Lucio Fanti, Henri Cueco ou Jean-Paul Chambas.
Carlos França est titulaire d'un doctorat en philosophie de l'Université du Minho. Il a publié dans plusieurs revues sur des thèmes liés à l'esthétique et à la philosophie. Il est l'auteur du livre « Modernidade e Desconstrução » (Lisbonne : Fenda, 2015). Il est critique d'art et chercheur.

































